Espagne : littérature espagnole

Mlle Rachel dans le Cid de Corneille
Mlle Rachel dans le Cid de Corneille

Ce dossier retrace l’histoire en terre d’Espagne des œuvres écrites en castillan, langue du pouvoir central de l’Espagne réunifiée, issue de la Reconquista par les Rois Catholiques. Mais d’autres langues de la péninsule Ibérique ont connu un rayonnement littéraire, au premier rang desquelles le catalan et le gallego-portugais.

Le domaine de la littérature castillane s'étend bien sûr hors de l'Espagne, puisque le castillan est l’espagnol, une langue qui compte 300 millions de locuteurs de par le monde, notamment en Amérique latine.

1. Les origines et les premiers classiques (Moyen Âge)

1.1. Une nouvelle langue

Le castillan, langue vernaculaire de Castille, est d’abord visible à l’écrit sous forme d’annotations de textes latins, tels que les Glosas Emilianenses du monastère de San Millán de la Cogolla, au xe siècle.

Les premières productions littéraires en castillan datent du milieu du xie s. Ce sont de courts fragments de chansons lyriques dites mozarabes, c’est-à-dire écrites en langue espagnole mais avec des caractères arabes, et qui terminent parfois des poèmes arabes ou hébreux. Ces fragments traduisent de délicats sentiments amoureux, émanant de bouches supposées féminines, souvent empreintes d'angoisse devant la solitude ou l'éloignement.

1.2. Les premiers classiques (xiie-xve siècle)

La littérature castillane remonte véritablement au xiie s., avec le Poème du Cid (Cantar de mio Cid). Cette chanson de geste épique, poème anonyme de 3750 vers qui retracent la vie et les hauts faits du Cid Campeador, est écrit vers 1140, et atteste une influence de l'épopée française.

Le moine Gonzalo de Berceo (1196-1252) est le premier auteur dont le nom nous soit parvenu et le premier représentant du mester de clerecía, un style de poésie savante qui privilégie les thèmes religieux et mêle une langue populaire et une métrique travaillée. Candeur et fraîcheur d'esprit caractérisent ce patriarche de la poésie castillane, qui se complaît aux Vies de saints. Cette poésie de l'Espagne médiévale s'inspire souvent des productions françaises et parfois de thèmes arabes. (Quant à la poésie lyrique, souvent influencée par la poésie occitane, elle est écrite en galicien et non en castillan.)

Le roi Alphonse X le Sage (1221-1284) est le véritable fondateur de la prose castillane : ce roi savant écrit sur tous les sujets (histoire, sciences, astronomie) et s’entoure d’érudits pour mener à bien la reformulation en castillan du savoir contemporain.

Le Libro de buen amor, vaste composition en vers de l'archiprêtre Juan Ruiz de Hita (1285-1350), est le chef-d'œuvre du xive s. Sous des dehors légers, l’ouvrage est à visée moralisatrice ; il fournira des thèmes à la Célestine (1499) et au roman picaresque du xvie siècle.

Sous le règne de Jean II (1406-1454), roi de Castille et de León, Juan de Mena (1411-1456) et les marquis de Villena (1384-1434) et de Santillana (1398-1458) se mettent à l'école de l'Italie.

Le héros du roman de chevalerie Amadis de Gaule (1508) devient le prototype des chevaliers errants, combattant vertueux amoureux de sa dame. L'auteur, Rodríguez de Montalvo, ne se présente que comme correcteur d'un Amadis anonyme qui remonterait au xive  siècle. Cette version bénéficie de la diffusion par l’imprimerie (Gutenberg) et connaît un immense succès dans toute l'Europe.

La fin du Moyen Âge voit apparaître les romances, poèmes anonymes en vers octosyllabiques ; cette poésie lyrique, épico-lyrique ou narrative, traite tous les sujets. L'ensemble de ces poèmes constitue un des monuments les plus originaux de la littérature espagnole : le Romancero, qui marquera profondément le théâtre des xvie s.et xviie s. En 1499, paraît la Tragicomedia de Calixto y Melibea, de Fernando de Rojas, plus connue sous le nom de la Célestine et dont l'héroïne, l’entremetteuse nommée Célestine, est devenue un type littéraire espagnol majeur.

2. « Le Siècle d'or »

Le xvie s. et le xviie s. forment sans conteste la grande époque de la littérature espagnole de langue castillane, dont les thèmes et les genres passent les frontières. On appelle « Siècle d'or » la période qui s'ouvre avec la poésie pastorale de Garcilaso de la Vega (1501-1536) et se prolonge jusqu'aux dernières œuvres de Calderón de la Barca (1600-1681). L’importance et le renom de la production espagnole de cette époque sont en partie dus au rayonnement économique de l’Espagne, alors grande puissance en formation, grâce à la découverte – qui se révèle très fructueuse – de l’Amérique (Charles Quint) et à l’importance de ses possessions, en Europe et jusqu’en Asie (Philippines).

C’est au Siècle d'or que l’on doit le roman picaresque, le « gongorisme », de beaux exemples de poésie lyrique ou mystique avec sainte Thérèse d'Ávila et saint Jean de la Croix, l’apogée du théâtre avec Lope de Vega et le célèbre la Vie est un songe, de Calderón de la Barca, et enfin le chef d’œuvre de Cervantès, Don Quichotte.

2.1. Poésie lyrique ou mystique

Garcilaso de la Vega est imprégné de l’humanisme italien de la Renaissance (Pétrarque, l’Arioste). La poésie lyrique est illustrée par Luis de León (1527-1591). Jorge de Montemayor (v. 1520-1561) écrit la Diane, roman pastoral imité notamment par le Français Honoré d'Urfé dans l'Astrée. Cervantès lui-même écrit une pastorale, la Galatée, en 1585.

La poésie mystique de saint Jean de la Croix (Cantique spirituel, Nuit obscure de l'âme) donne une saveur espagnole à des poèmes inspirés du Cantique des cantiques de la Bible. Mais c'est en prose que sainte Thérèse d'Ávila révèle sa vie spirituelle dans son Château intérieur.

2.2. La littérature picaresque

Le roman picaresque est un genre littéraire né en Espagne : bien qu'il soit possible de lui trouver des antécédents (Pétrone, Apulée), il possède une forte originalité et connaîtra une influence internationale.

La Vie de Lazarillo de Tormes, anonyme, est le plus ancien des romans picaresques. Le coquin - ou pícaro - est le héros sympathique de ce roman de chevalerie à rebours. Gueux, mendiants et pauvres hères sont mis en scène sous une forme autobiographique.

Le genre évolue, devient de plus en plus complexe ; il y a loin du Lazarillo au Guzmán de Alfarache (1599) de Mateo Alemán (1547-v. 1614). Quevedo (1580-1645) écrit El Buscón (l’aventurier), qui est un modèle du genre.

2.3.Góngora ou le jeu avec la forme

Luis de Góngora (1561-1627) a deux manières d'écrire en vers, dont la seconde, appelée « gongorisme », a donné naissance au cultisme : c'est le triomphe de la mythologie, de l'allusion savante et de l’arabesque stylistique. Poète très discuté, il est vénéré aujourd'hui comme un précurseur, dont l'écriture est comparée au style de l'architecture baroque.

Dans la droite ligne de Góngora, l’influence du jésuite Baltasar Gracián (1601-1658) ne sera pas négligeable tout au long du xviie  siècle. Son roman philosophique El Criticón (l'Homme détrompé, 1651-1657) fera l'admiration de La Rochefoucauld et de Schopenhauer.

2.4. La vie est un songe, et réciproquement

Lope de Vega est de loin le dramaturge le plus prolifique de son époque (les pièces qu’on lui attribue se comptent par centaines), puisant des sujets dans la mythologie, la Bible, l'histoire nationale ou étrangère, et contribuant à des règles d’écriture théâtrale renouvelée (loin de l’interprétation d’Aristote qui prévalait au Moyen Âge). Ses comédies de cape et d'épée (le Chien du jardinier, Aimer sans savoir qui) résonnent jusque chez Molière ; ses drames historiques (Fuenteovejuna, Peribáñez) plaisent à tous les publics. C’est qu’au-delà du cadre rustique idyllique, amuser pour soutenir ou pour corriger, voilà sa comédie.

L'œuvre de Calderón de la Barca comprend des drames de l'honneur (le Médecin de son honneur), des comédies dramatiques en apparence frivoles, un célèbre Alcade de Zalamea, sans oublier des autos sacramentales (pièces allégoriques, le plus souvent d’inspiration chrétienne). Son drame philosophique La vie est un songe, au succès universel, marque encore subtilement l’âme hispanique.

Guillén de Castro (1569-1631) a écrit, vers 1600, Las Mocedades del Cid, dont Pierre Corneille s'est inspiré pour écrire son Cid. Ruiz de Alarcón (v. 1581-1639) était plus près que ses compatriotes du théâtre de caractère ; Corneille a emprunté le sujet du Menteur à la Vérité suspecte. Le théâtre de Francisco de Rojas Zorrilla (1607-1648) est également source d’inspiration pour les Français Paul Scarron et Thomas Corneille, frère de Pierre.

Quant au moine Tirso de Molina (v. 1571-1648), il est l'auteur du Burlador de Sevilla [Dom Juan, le Séducteur de Séville et le Convive de pierre], créant ainsi le type de Don Juan, répandu dans toutes les littératures. Il écrit aussi le Damné par manque de foi, un des meilleurs drames religieux de cette époque.

2.5. Cervantès ou la folie de Don Quichotte

Cervantès peut être considéré comme le créateur du roman moderne, avec son Don Quichotte de la Manche (1605-1615), parodie du roman de chevalerie, qui relate les aventures saugrenues et dérisoires du vieux « Chevalier à la triste figure », monté sur sa Rossinante et flanqué de son valet Sancho Pança.

Il est aussi l'auteur des Nouvelles exemplaires (1613), parmi lesquelles on retiendra le Colloque des chiens, à la fois nouvelle, court roman picaresque et dialogue satirique.

Son théâtre, tragique (Numance) ou comique (le Vieillard jaloux, le Retable des merveilles), concourt également à sa renommée. Cervantès s'est donc essayé dans plusieurs genres littéraires, mais son influence universelle et sa gloire sont dues à son Don Quichotte.

3.Du néoclassicisme au « costumbrisme » (xviiie-xixe s.)

3.1. Un xviiie siècle mitigé

Sous le despotisme éclairé des rois Philippe V et Charles III, le pays est centralisé et modernisé : c’est le siècle dit de la Ilustración [des Lumières]. Cette époque fut longtemps perçue comme celle de la décadence littéraire de l'Espagne, alors à l'école de la France et du néoclassicisme ; on est moins critique aujourd’hui envers ces générations d'érudits consciencieux.

Dans la première moitié du siècle, se détache le nom du bénédictin Benito Jerónimo Feijoo (1676-1764), qui publie notamment un Théâtre critique (1726-1740), « discours divers sur toute sorte de matières, visant à démasquer les erreurs communes ». La seconde partie du siècle est l'époque de Gaspar Melchor de Jovellanos (1744-1811), penseur économique et politique, l'homme le plus représentatif de cette Espagne éclairée qui s'ouvre alors aux influences française et anglaise. Citons également les fabulistes Félix María Samaniego (1745-1801) et Tomás de Iriarte (1750-1791), imitateurs habiles de La Fontaine. Le théâtre essaie alors de concilier le classicisme français et la tradition espagnole : Leandro Fernández de Moratín (1760-1828) expose la morale de l'absolutisme des Bourbons d’Espagne dans le Oui des jeunes filles.

Certains s’opposent à cette imprégnation française, comme Juan Pablo Forner (1756-1797) dans Exequias de la lengua castellana (Obsèques de la langue castillane, 1782), tandis que d'autres tentent d'hispaniser leurs emprunts. José de Cadalso (1741-1782), imitateur des Lettres persanes de Montesquieu dans ses Cartas marruecas [lettres marocaines] (1789), en est le meilleur exemple.

Ce siècle peu poétique a tout de même laissé à la postérité l'œuvre lyrique d'un vrai poète : Juan Antonio Meléndez Valdés (1754-1817).

3.2. Le réveil du xixe siècle

Le xixe siècle espagnol s’ouvre par une insurrection (1808) contre le roi français Joseph Bonaparte, installé sur le trône par son frère Napoléon. Le soulèvement cristallise le sentiment national contre l’intrus, « l’occupant » français et ses partisans afrancesados (« francisés »).

Les œuvres du romantisme littéraire français ou britannique restent pourtant très en vogue, par le biais de nombreuses traductions. Le romantisme espagnol, qui oscillait entre retour aux légendes médiévales et orientalisme hispano-mauresque, est finalement sous-tendu par le nationalisme des guerres d’indépendance, illustré par le duc de Rivas (Ángel de Saavedra, 1791-1865) et par José Zorrilla (1817-1893).

Seuls deux écrivains se détachent de cette tendance, José de Espronceda (1808-1842) et Mariano José de Larra (1809-1837), précurseur de la « génération de 98 ». Larra veut donner de sa patrie une image et de ses compatriotes un portrait critique, tout en évitant l'écueil de l'« espagnolade », où sombrent souvent les articles de Ramón de Mesonero Romanos (1803-1882).

Enfin, le post-romantique Gustavo Adolfo Bécquer (1836-1870), comparé souvent à Musset et à Henri Heine, est très attachant.

Les poètes du XIXe siècle sont presque toujours des dramaturges ; déjà renommé par sa poésie (A buen juez, mejor testigo), José Zorrilla (1817-1893) connaît le succès du siècle avec son drame Don Juan Tenorio (1844), toujours inscrit au répertoire. Le « costumbrisme », goût pour le pittoresque des coutumes et des mœurs nationales, devient un genre littéraire.

La fin du siècle est dominée par l’influence du Nicaraguayen Rubén Darío (1867-1916) sur la poésie espagnole : il éclipse les poètes Ramón de Campoamor (1817-1901) et Gaspar Núñez de Arce (1834-1903).

Le représentant de la critique littéraire est Marcelino Menéndez y Pelayo (1856-1912), érudit infatigable auquel toute la critique postérieure doit quelque chose, malgré l'idéologie néocatholique qui ôte souvent à ses études l'objectivité nécessaire.

Les romanciers les plus talentueux sont Leopoldo Alas, dit Clarín (La Régente, 1884-1885) et Benito Pérez Galdós (1843-1920), qui brosse dans la saga Épisodes nationaux, tout au long de plus de quarante volumes, l’histoire agitée du xixe s. espagnol.

4.Du début du xxe siècle à la guerre civile

Le xxe siècle est le grand siècle de la poésie, illustré par une pléiade de poètes dont le succès déborde les frontières nationales.

4.1. « La génération de 98 »

L’année 1898 a sonné pour l’Espagne le glas de son empire colonial, avec la perte de sa dernière colonie, Cuba. Artistes et penseurs cherchent la cause de ce déclin et deux tendances s’opposent : les plus conservateurs désirent le retour à la splendeur du Siècle d’or ; les libéraux souhaitent une ouverture vers l’Europe. L’Espagne revient sur la scène littéraire européenne.

Les écrivains dits de la « génération de 98 » revisitent une Espagne idéalisée, dotée des paysages de l'austère Castille et des œuvres des auteurs anciens, de Gonzalo Berceo à saint Jean de la Croix, mais tous tournent le dos à l'Espagne littéraire du xixe s., jugée oratoire et superficielle.

Miguel de Unamuno (1864-1936), professeur puis recteur de l’université de Salamanque, penseur aux tourments existentialistes et écrivain engagé, en est l’une des grandes figures (Paz en la guerra, 1897 ; le Sentiment tragique de la vie, 1913). Pío Baroja (1872-1956) par ses romans réalistes, Ángel Ganivet (1865-1898) par ses romans et essais, Azorín (1874-1967) par ses essais, Pérez de Ayala (1880-1962) par ses romans pittoresques et satiriques, Valle-Inclán (1869-1936) par ses pièces « épouvantails » (esperpentos), rajeunissent la prose espagnole.

Le lyrisme dépouillé d’Antonio Machado renouvelle la poésie en vers (Champs de Castille, 1912).

4.2. « La génération de 27 »

En 1927 est commémoré le 300e anniversaire de la mort de Luis de Góngora, qui réunit un groupe de poètes avant-gardistes liés par leur jeunesse, le talent lyrique et le libéralisme. Ils sont électrisés par la proclamation de la République (1931), gage de révolution politique et esthétique.

Citons : le poète symboliste Juan Ramón Jiménez (1881-1958), prix Nobel 1956 ; Gerardo Diego (né en 1896) ; Pedro Salinas (1892-1951), et surtout Rafael Alberti (1902-1999), qui chante la mer (Marin à terre, 1925), cultive le lyrisme, puis le surréalisme (Sur les anges, 1929), et met sa poésie « au service du peuple ». On retrouve cette double dimension dans son œuvre de l'exil.

L'influence du poète français Paul Valéry s'unit à celle de Góngora dans Cantique (1928) de Jorge Guillén (1893-1984), le plus intellectualiste de tous.

Le philosophe José Ortega y Gasset (1883-1955) dirige la Revista de Occidente, qui joue vers 1925 un rôle non négligeable dans l'évolution des idées. Il préfère l'essai au roman traditionnel, que beaucoup transforment en roman à thèse, tel Vicente Blasco Ibáñez (1867-1928).

De cette génération lui aussi, Federico García Lorca (1898-1936) est resté dans toutes les mémoires, en Espagne comme à l’étranger, par le souffle lyrique de sa poésie et ses drames psychologiques intenses (Romancero gitan, 1928 ; la Casa de Bernarda Alba, 1936), mais aussi par sa fin précoce et tragique (il fut l’une des premières victimes célèbres de la guerre civile espagnole).

La guerre civile (1936-1939) termine une époque, et la plupart des écrivains de valeur partent en exil.

Pour en savoir plus, voir l'article Espagne.