Honoré de Balzac

Honoré de Balzac
Honoré de Balzac

Écrivain français (Tours 1799-Paris 1850).

Son œuvre gigantesque aux ambitions démesurées fait de Balzac l’écrivain le plus emblématique du roman français. Si l'auteur de la Comédie humaine passe pour l'un des initiateurs du réalisme en littérature à l'époque romantique, l'ambiguïté de son œuvre va bien au-delà de cette catégorie. Il est aussi celui qui inaugure une nouvelle forme de relation de la vie à l’œuvre, celui pour qui les événements vécus et l’aventure littéraire, de revers en triomphes, sont portés par le même élan.

Famille

Il est né le 20 mai 1799. Son père, Bernard-François Balzac, est d’origine paysanne (dans l’Albigeois). L'ascension sociale de ce dernier sera constante avant la Révolution puis sous l’Empire (1804-1814). Bernard-François fait accoler une particule au nom « Balzac » (1802).

Formation

Honoré étudie au collège de Vendôme (1807-1813), avant de devenir pensionnaire de l’institution Ganser à Paris (1813). Il montre un intérêt certain pour la philosophie et fait des études de droit (1816-1819).

Début de carrière

En 1819, il s’essaie à la tragédie (Scylla, Cromwell) ; entre 1820 et 1825, il compose plusieurs « romans de jeunesse » sous divers pseudonymes : lord R’Hoone, Horace de Saint-Aubin. Il devient imprimeur (1826) mais fait faillite (1828) et contracte de lourdes dettes.

Premiers succès

En 1829, le Dernier Chouan est le premier roman signé « M. Honoré Balzac » (il signera « de Balzac » à partir de 1830). Il fréquente les salons à la mode. La Peau de chagrin (août 1831) et Eugénie Grandet (décembre 1833) lancent sa carrière d’écrivain. Il rencontre Mme Hanska, une comtesse polonaise admiratrice de son œuvre (septembre 1833).

La consécration :

le Père Goriot (1834-1835) inaugure le principe du retour des personnages d'un roman à l'autre. Élaboration d’un vaste univers romanesque, divisé en trois axes : Études de mœurs, Études philosophiques et Études analytiques. Le Lys dans la vallée (1835) et Illusions perdues (1837-1843) finissent de consacrer Balzac comme maître du réalisme.

Dernière partie de carrière

De 1842 à 1848, il édifie la Comédie humaine : un ensemble de romans formant une fresque de la société française de la Révolution (1789) à la fin de la monarchie de Juillet (1830-1848). Plus de 2 000 personnages composent une société hantée par le pouvoir de l’argent et de la presse, livrée à des passions dévorantes. En 1845, il élabore le plan d’ensemble de la Comédie humaine, lequel prévoit 137 titres (90 romans seront achevés). Il épouse Mme Hanska (14 mars 1850).

Mort

Le 18 août 1850. Balzac est inhumé le 21 août au cimetière du Père-Lachaise, où Victor Hugo prononce son éloge funèbre.

1. La vie de Balzac

1.1. Jeunesse et milieu familial (1799-1806)

Balzac est né à Tours, où les hasards d'une carrière administrative avaient conduit son père, dans une famille de bourgeois à la fois nantis et incertains, quelque peu bohèmes, ayant eu richesse et puissance, mais, pour les avoir en partie perdues, restés toujours à l'affût, toujours en calculs et en spéculations. Balzac n'était d'une terre et d'un milieu naturel que par hasard et tourangeau que d'occasion, alors que Chateaubriand était breton, alors que Péguy sera vraiment orléanais et Barrès lorrain : son enracinement, à lui, n'était pas provincial et terrien, mais social et politique ; c'était cette « France nouvelle », décloisonnée, brassée par la Révolution, lancée aussi bien, un moment, dans une grande aventure collective, que, de manière plus durable, dans la ravageuse épopée de l'ambition.

Du côté paternel : la réussite d'un berger de l'Albigeois, parti à pied, devenu secrétaire du Conseil du roi puis ayant fait carrière comme directeur des vivres (à Tours puis à Paris, pour la première région militaire de France) ; la tradition philosophique, le progressisme raisonné, un peu naïf ; la fierté d'avoir été, avec la Révolution et l'Empire, de cette classe d'hommes nouveaux et d'organisateurs qui avaient contribué à la libération d'une humanité fruste mais entreprenante et vigoureuse.

Du côté maternel : une lignée de commerçants, la bourgeoisie peu politisée de la rue Saint-Denis et sensible aux écus ; une jeune mal mariée, jetée pour des raisons de fortune à un quinquagénaire ; des liaisons, un fils adultérin, l'indifférence, voire la haine, pour les deux plus jeunes, Laurence et Honoré, « enfants du devoir » ; des soucis de respectabilité ; des souffrances réelles aussi.

1.2. La formation d'un jeune philosophe (1807-1818)

De huit à quatorze ans, Honoré est pensionnaire du collège des oratoriens de Vendôme, où il se livre à une débauche de lectures, se passionne pour les idées et la philosophie, et sans doute commence quelque chose qui ressemblait à ce Traité de la volonté dont il devait parler dans la Peau de chagrin et dans Louis Lambert.

À la fin de l'année 1813, il découvre la vie parisienne. C'est la grande époque de l'Université restaurée : Balzac suit les cours de Villemain, Guizot, Cousin ; il va écouter Cuvier, Geoffroy Saint-Hilaire. Il veut alors être philosophe ; il accumule notes et ébauches ; il est matérialiste convaincu ; il reproche à Descartes d'avoir « trahi » et se proclame disciple de Locke. Mais il veut aller plus loin que ses premiers maîtres sensualistes et idéologues ; il a médité les leçons de Cousin, qui lui a fait découvrir Thomas Reid et sa philosophie du sens intime et de la « seconde vue ». Lavater et Gall, que lui a fait connaître le docteur Jean-Baptiste Nacquart, un des plus proches amis de la famille Balzac, sont ses maîtres : il retiendra d’eux que tout est explicable à partir du visible et du physique ; mais il tente déjà, comme il le fera toute sa vie, d'intégrer le matérialisme descriptif et explicatif à une philosophie de l'aventure humaine et de son mouvement.

1.3. Les débuts et l’écriture alimentaire (1819-1822)

Premier obstacle : sa famille veut le faire notaire. Il refuse. Il veut faire sa fortune par une œuvre littéraire. En 1819, il s'enferme dans une mansarde de la rue Lesdiguières à Paris, et il entreprend, pour réussir dans ce qu'on appelle alors « littérature » (poésie lyrique, histoire, philosophie, théâtre), d'écrire une tragédie, Cromwell (1819), péniblement imitée des maîtres classiques. Pour vivre, il va se faire romancier mercenaire : il travaille pour des officines qui ravitaillent en romans les cabinets de lecture. C'est le début d'un pénible apprentissage. Le jeune homme apprend à connaître le monde des éditeurs et des petits journaux ; il découvre ce par quoi doit passer le talent lorsqu'on n'a pas l'indépendance et la fortune. Il fait, en profondeur, l'expérience de l'envers de la société libérale.

L'histoire de cette première production, parue sous les pseudonymes de lord R'Hoone et Horace de Saint-Aubin, est aujourd'hui bien connue. Balzac y exploite la tradition ironique du roman gai et de la satire parodique (l'Héritière de Biraque et Jean Louis, 1822). Le Vicaire des Ardennes et le Centenaire (fin 1822) se réclament, eux, du roman philosophique et du roman sentimental ; Balzac commence à s'y exprimer par l'intermédiaire de héros jeunes et beaux, et amorce la peinture des milieux et des types. Il aborde aussi les thèmes de la vie privée et met en place ses premières figures de jeunes filles : Annette et le Criminel (1823, réédité en 1836 sous le titre plus connu d'Argow le pirate), roman de l'amour d'une jeune bourgeoise pour un hors-la-loi, et surtout Wann Chlore, roman réaliste et intimiste dans la lignée de Jane Austen (Orgueil et Préjugés), commencé en 1822 et publié seulement en 1825, qui s'inspire directement du drame familial qui s'est joué entre Mme Balzac et sa fille Laurence.

1.4. Les affres de l’éditeur-libraire-imprimeur (1823-1828)

Fin 1823, Balzac fait la connaissance d'Horace Raisson (1798-1852), un autre polygraphe, qui le fait pénétrer dans de nouveaux cercles de la vie parisienne. Tous deux collaborent au Feuilleton littéraire, qui soutient d'abord Saint-Aubin, puis le brise comme les petits journaux briseront son futur personnage Lucien de Rubempré. Est-ce parce que Balzac a opéré, ou semblé opérer, comme le héros d'Illusions perdues, un quart de conversion à droite ? Au début de 1824, il a publié deux brochures anonymes, certainement bien payées, peut-être provocatrices : Histoire impartiale des Jésuites et Du droit d'aînesse. Travaux de libraire, mais dans lesquels l'auteur expose des idées directement antilibérales sur l'unité, sur l'autorité, et auxquelles il ne renoncera jamais.

À l'automne 1824, Balzac se lance dans une opération de librairie avec son nouvel éditeur Canel : publier une édition à bon marché de Molière, puis de La Fontaine. La spéculation tournera court, ne laissant que du passif.

Après l’échec de Wann Chlore, en 1825, Balzac, malade, abandonne la littérature. Il trouve une aide financière auprès de Laure de Berny (1777-1836), femme mûrissante qui lui tient lieu à la fois de mère et d'initiatrice amoureuse et mondaine, et il se fait imprimeur, puis fondeur. L'expérience durera deux ans, tournant elle aussi au désastre. Seul un prêt de sa mère empêchera le déshonneur, mais ce prêt ne sera jamais remboursé et pèsera sur sa vie entière.

1.5. Premiers succès (1828-1830)

En 1828, ayant totalement échoué comme « industriel », Balzac n'a plus qu'une ressource pour gagner sa vie : reprendre la plume.

Il écrit un roman sur les guerres civiles de Vendée : le Gars, titre remplacé par le Dernier Chouan et que Balzac publie en 1829 (les Chouans). Le modèle est évidemment l'écrivain écossais Walter Scott, mais Balzac, admirateur récent des saint-simoniens, nourrit son roman historique de deux thématiques nouvelles : celle de la vie privée (la femme abandonnée, la femme dans la Révolution) et celle de la critique antilibérale. Le livre, cette fois, ne passa pas totalement inaperçu. On le compara même à Cinq-Mars, et pour le déclarer supérieur à l'ouvrage du comte de Vigny. Ce n'était encore qu'un in-12 pour cabinet de lecture, mais c'était assez sans doute pour faire admettre à Balzac que sa voie était tracée : désormais, il ne quittera plus jamais la littérature.

Il entre de manière plus sérieuse dans les milieux de la presse et de la librairie. Il devient l'ami de Latouche, fait sans doute la connaissance personnelle de Stendhal. Ses activités se développent dans deux directions : il devient l'un des animateurs du Feuilleton des journaux politiques, feuille saint-simonienne, et collabore à la première Presse de Girardin, ayant ses entrées à la Silhouette et à la Caricature, vivant alors l'expérience qu'il prêtera plus tard à Lucien de Rubempré dans Illusions perdues. Par ailleurs, il écrit une Physiologie du mariage (commencée en 1826, mais qui n'est achevée que fin 1829) et entreprend une série de Scènes de la vie privée, dont les premières paraissent en mars 1830. C'est en février 1830 qu'il utilise pour la première fois la particule devant son nom dans une publication en revue.

1.6. Le tournant (1830-1831)

1.6.1. Une figure du nouveau Paris

En juillet 1830, Balzac est en Touraine avec Mme de Berny. Lorsqu'il rentre à Paris en septembre, il commence par tenir une chronique régulière des événements politiques dans le Voleur de Girardin : ce sont les Lettres sur Paris, qui analysent, au fil des semaines, la retombée de l'enthousiasme et le début de la réaction après la chute de Charles X (→ journées de juillet 1830). Balzac tend à devenir féroce à l’égard du parti démocratique, pour la phraséologie qui envahit la politique, en même temps qu'il souhaite que la révolution continue et aille au bout de ses conséquences.

Dans le même temps, il signe un très riche contrat avec la Revue de Paris, par lequel il s'engage à fournir mensuellement des nouvelles et des contes (ceux-ci seront rassemblés dans Contes drolatiques, 1832-1837). Renonçant au genre « vie privée », qui convient mal à ces lendemains agités de révolution, il devient une célébrité par ses récits fantastiques et philosophiques, dont le couronnement est, en 1831, la Peau de chagrin. Cette fois, Balzac est lancé. Il est l'une des figures du nouveau Paris, il gagne de l'argent, et le dépense sans compter.

1.6.2. Les ambitions politiques

En même temps, Balzac rêve de fortune politique. Jusqu'alors, il avait été « de gauche », tout en ayant montré par ses écrits son hostilité fondamentale au libéralisme en tant que système économique et social. Les problèmes consécutifs à la révolution de Juillet précipitent son évolution dans un sens en apparence inattendu. Trop réaliste pour accepter l'idéalisme saint-simonien ou républicain, il ne saurait admettre la consécration du pouvoir bourgeois. Que faire ? Sans perspectives du côté de la gauche, refusant le « juste milieu », Balzac ne voit de solution que dans un royalisme moderne, fonctionnel, organisateur et unificateur, chargé d'intégrer les forces vives et d'assurer le développement en mettant fin à l'anarchie libérale et à l'atomisation du corps social par l'argent et les intérêts. C'est la fameuse « conversion ».

Balzac entre dans les milieux aristocratiques. Il milite auprès du duc de Fitz-James, prépare une candidature aux élections, collabore au Rénovateur, à l'Écho de la Jeune France. Du même mouvement, il se met en tête d'être aimé de la marquise de Castries (1796-1861), qui va le conduire au bord du désespoir.

1.7. Balzac, héros balzacien (1832-1833)

L'été 1832 voit l'une des grandes crises de la vie de Balzac. Au bord de l'écroulement nerveux, il part pour son havre de Saché en Indre-et-Loire (chez M. de Margonne, un ancien amant de sa mère) et il écrit Louis Lambert, en quelques nuits. Puis il file vers la Savoie où l'attend Mme de Castries. Pour avoir l'argent du voyage, il vend à l’éditeur Mame un projet de roman, le Médecin de campagne, centré sur deux éléments contradictoires : le docteur Benassis, que la passion a failli détruire – Balzac transposant son échec sentimental personnel avec la marquise de Castries, qui s'est définitivement refusée à lui – trouve le salut par l'œuvre sociale de transformation d'un village des Alpes. Le Médecin de campagne est ainsi une suite et un prolongement de Louis Lambert : Louis Lambert est mort fou, tué par les idées, tué par le désir, mais Benassis échappe à cet enfer par la création et l'organisation d'une utopie. Au moment où Michelet (Introduction à l'histoire universelle, mars 1831) veut voir la modernité, depuis Juillet, comme transparente promesse, le texte balzacien en dit le caractère profondément problématique et truqué.

Si l'on ajoute que c'est parallèlement à cette carrière d'écrivain fantastique et philosophique que Balzac s'est remis aux Scènes de la vie privée (une nouvelle série paraît en 1832, centrée sur une double figure désormais clairement nommée : la femme abandonnée, la femme de trente ans) et qu'il greffe ainsi son écriture de l'intense sur une grande maîtrise de l'intimisme réaliste, on comprendra que l'on soit alors au seuil de quelque chose de capital.

Le maillon intermédiaire va être, en 1833, dans le cadre d'un contrat passé avec la veuve Béchet, l'idée des Études de mœurs, puis bientôt (dans le cadre d'un autre contrat avec Werdet) celle des Études philosophiques : le polygraphe brillant et pathétique se mue en organisateur de son écriture et de sa vision des choses. Des préfaces retentissantes (Félix Davin, Philarète Chasles) soulignent l'ambition de l'entreprise. Une cathédrale est en train de naître. C'est ce que, à l'orée de l'époque décisive qui s'ouvre, signale le roman-carrefour qu'est la Recherche de l'absolu, à la fois étude philosophique et scène de la vie privée, ravage de la passion dans le quotidien, vision de l'unité ascendante et fascinante de la réalité. Nul n'a raison ni tort, de Claës qui ruine sa famille pour l'Absolu, et de sa fille qui entend vivre et faire vivre la vie. Et les descriptions de maisons et d'intérieurs sont là comme éléments décisifs d'un nouveau type de narration.

1.8. L’année charnière (1834)

À la fin de cette année 1834 se produit l'événement décisif, la grande cristallisation. Pour la Revue de Paris, Balzac écrit le Père Goriot, scène de la vie privée, scène de la vie parisienne, roman d'éducation. Balzac applique pour la première fois un système appelé à devenir fameux, celui du retour des personnages : on retrouve le Rastignac de la Peau de chagrin, mais à vingt ans, lors de son arrivée à Paris. Balzac, par ce moyen technique, découvre un moyen d'unifier son œuvre à venir et constate l'unité profonde de ce qu’il a déjà écrit ; il n'y a plus qu'à débaptiser quelques personnages, qu'à arranger quelques dates (ce sera souvent du bricolage, et les invraisemblances ne disparaîtront jamais toutes) pour que les récits sortent de leur isolement et tendent à constituer les fragments d'une fresque. Conquête suprême : grâce à ce système, Balzac s'affranchit même du fameux dénouement, héritage du théâtre bien fait, et Rastignac peut conclure par son « À nous deux maintenant ! » : on attend la suite – que d'ailleurs on connaît déjà un peu, depuis la Peau de chagrin.

Le roman balzacien est vraiment né, non par miracle et génération spontanée, mais dans le mouvement d'une recherche. Si l'on ajoute que c'est en 1834 qu'un article (désagréable) de Sainte-Beuve consacre (quand même) Balzac comme écrivain important, on verra que c'est bien en cette année charnière que Balzac est définitivement sorti d'apprentissage. Et comme rien ne va jamais sans rien, Mme de Berny va bientôt mourir. Il est vrai aussi que, depuis 1832, elle est remplacée dans les préoccupations de Balzac par une comtesse polonaise, Mme Hanska, qui lui avait écrit une lettre d'admiration signée l'Étrangère. Désormais, Balzac dispose d'une incontestable maîtrise littéraire.

1.9. L’école du roman-feuilleton (1836-1841)

En 1836, Balzac se lance dans une périlleuse entreprise de journalisme. Il fonde la Chronique de Paris, qui échoue et le laisse un peu plus endetté encore. Un dur procès l'oppose à Buloz à propos d'une publication anticipée du Lys dans la vallée. Comme en 1832, épuisé, affolé, il s'enfuit à Saché. Il y écrit la première partie d'Illusions perdues.

Puis, à la fin de l'année, c'est comme un nouveau départ. Girardin lance la Presse, un journal à bon marché où il inaugure la formule du roman-feuilleton. Il s'agit là d'une mutation capitale, qui va fournir à Balzac un nouveau support, un moyen d'étonnante multiplication de soi (publication d'abord en feuilleton, ensuite en volume isolé, puis reprise dans des publications collectives) et lui permettre de toucher un tout nouveau public. À grands coups d'ébauchoir, pour un public encore dressé à la lecture des genres nobles, Balzac est en train de faire dériver le romanesque vers ce qui n'avait jamais été réellement son objet : la connaissance du réel et son explication. Balzac renonce, vers cette époque, au conte philosophique, et il est exact que le roman-feuilleton condamnait ce genre quelque peu élitiste, qu'il appelait de l'intrigue, voire du mélodrame, qu'il privilégiait les sujets parisiens, les bas-fonds, etc. Mais aussi, la philosophie se fond désormais aux fictions vraies qui sont racontées ; elle n'a plus réellement besoin de se manifester en discours explicites. La Comédie humaine peut venir.

C'est le feuilleton qui va, chose étrange, permettre, dans ses bas de pages quotidiens et sur son papier sale, cette explosion et cette diffusion : les Employés et César Birotteau (1837), la Maison Nucingen (1838), Une fille d'Ève (1838-1839), le Curé de village (1839-1841), Béatrix (1839), Pierrette (1840), Une ténébreuse affaire, la Rabouilleuse, Ursule Mirouet (1841) sont tous des carrefours de personnages balzaciens, mais aussi des diffuseurs des anciennes théories désormais incarnées, marchant dans leur force et leur singularité personnelles.

Le meilleur exemple est sans doute celui de César Birotteau, d'abord programmé comme conte philosophique sur les dangers de l'ambition et du vouloir-être (reprise de la Peau de chagrin) et qui devient la peinture minutieuse du commerce parisien, expliquant les mécanismes d'une faillite, mais diluant la démonstration abstraite dans une histoire qui s'adresse à l'imagination et provoque l'intérêt. Le caractère pompeux du sous-titre : Histoire de la grandeur et de la décadence de César Birotteau, avec son clin d'œil en direction de Montesquieu, amplifie et souligne le projet.

Mais l'essentiel est bien que Balzac ait désormais fondu son projet philosophique dans sa pratique romanesque. « Le plus fécond de nos romanciers », comme l'appelle alors avec une méchanceté calculée Sainte-Beuve, celui que, non sans agacement, lisent Stendhal et le jeune Flaubert, va franchir en 1840 un pas décisif. Cette année-là échoue une nouvelle entreprise de presse, la Revue parisienne, dans laquelle il aura quand même le temps de saluer la Chartreuse de Parme en des termes surprenants. Mais cette année voit naître aussi la Comédie humaine.

1.10. Le grand auteur de la Comédie humaine (1842-1848)

La Comédie humaine est d'abord une entreprise de librairie : édition compacte, suppression des préfaces, des alinéas, des chapitres, souscription. C'est aussi une entreprise d'unification un peu extérieure aux textes : beaucoup de romans réédités seront remaniés de manière à entrer dans le système de reparution des personnages ; les plus anciens, comme les Chouans ou la Peau de chagrin, subiront les modifications les plus importantes ; souvent les personnages réels disparaîtront et céderont la place à leurs homologues de l'univers balzacien (le plus intéressant est le poète Canalis, qui remplace sans problème apparent, du moins Balzac le pense-t-il, Lamartine et Victor Hugo).

Le point le plus important est évidemment la naissance d'un espace biographique imaginaire, aucun personnage n'étant connaissable dans un seul roman, et surtout les périodes les plus anciennes de sa vie n'étant données à lire qu'après les périodes les plus récentes : ainsi pour Rastignac, dont le passé le plus lointain figure dans le Père Goriot, dont la période 1830 est contée dans la Peau de chagrin, la période intermédiaire dans la Maison Nucingen et l'Interdiction, et dont l'aboutissement politique se trouve dans les Comédiens sans le savoir.

Mais, surtout, la Comédie humaine est l'occasion pour Balzac de classer ses romans et de les « présenter » en termes philosophiques. Un classement ascensionnel de la vie privée conduit aux études analytiques et refuse les facilités de la chronologie des intrigues. Un Avant-Propos inflige au lecteur de bonne foi toute une théorie de la littérature et de la société. Le contrat fut signé en 1841, les premiers volumes parurent en 1842. Il devait y avoir dix-sept volumes, dont le dernier devait paraître en 1848. Désormais, Balzac, dans ses lettres à Mme Hanska, pouvait parler de lui comme du « grand auteur de la Comédie humaine ».

1.11. Les dernières années (1848-1850)

Bien des choses cependant demeuraient à faire, et le grand œuvre était plein de trous. De plus, Balzac continuait à courir après l'argent. C'est d'abord la tentative au théâtre : mais Vautrin est interdit en 1840, les Ressources de Quinola tombent en 1842. C'est surtout une sorte de troisième carrière romanesque : Un début dans la vie et Albert Savarus (1842), Honorine et la Muse du département (1843), Modeste Mignon (1844), Splendeurs et misères des courtisanes (1847), l'Envers de l'histoire contemporaine (jusqu'en 1848), les Paysans, le Député d'Arcis, les Petits Bourgeois sont aussi de cette époque.

En 1846-1847, une œuvre capitale, les Parents pauvres (le Cousin Pons, la Cousine Bette) accomplissent la prouesse de rejoindre le temps : la date de l'intrigue est la même que la date de l'écriture. Le temps est rattrapé au moment où règnent les nouveaux maîtres dont le lecteur connaissait le passé.

Ensuite, la production se ralentit, puis se tarit. Balzac, épuisé, est pris tout entier par son idée fixe d'épouser Mme Hanska, pour qui il installe à Paris, rue Fortunée, un invraisemblable palais. L'année 1848 est une année à peu près vide : nouvelle tentative au théâtre avec la Marâtre puis la fin de l'Envers de l'histoire contemporaine. Pendant les journées de juin 1848, Balzac, ruiné par la révolution, hurlera à la mort, du moins dans les lettres à Ève Hanska.

Pendant les deux années qui suivent, Balzac cesse d'écrire. En 1850, il finira par épouser sa comtesse, mais mourra presque aussitôt d'épuisement, salué par Victor Hugo. Après sa mort, sa veuve paiera ses dettes et fera éditer ou terminer les manuscrits disponibles. Balzac avait corrigé de sa main un exemplaire de sa Comédie. C'est lui qui devait servir aux éditions ultérieures.

2. L'œuvre de Balzac

Il existe aujourd'hui un modèle de roman balzacien (ou stendhalien) comme il a existé un modèle de tragédie classique ou de sonnet français. Ce modèle a été contesté à la fin du xixe s. et au xxe s. par toute la littérature qui se réclame de Joyce, Proust, des romanciers américains et du nouveau roman.

Le roman balzacien, fondé sur la description, l'analyse, la fourniture d'une documentation et le récit logique et complet d'une histoire, est-il dépassé ? Avant d'envisager la question, il importe de comprendre comment le roman balzacien, qui a servi au moins de repère au roman naturaliste avant de servir de repoussoir et d'antiroman au roman poétique, n'est pas sorti tout armé de l’esprit de Balzac, celui-ci fût-il un créateur hors normes.

2.1. Les préoccupations philosophiques

Pendant longtemps, Balzac a été un conteur philosophique. Les préoccupations théoriques (psychologie, philosophie de l'histoire, philosophie générale) dominent, des premiers romans (1822) aux Études philosophiques (1833-1835), peintures et narrations n'apparaissant guère que comme leurs annexes ou illustrations. Une œuvre réaliste de la maturité comme César Birotteau devait être d'abord une « Étude philosophique », c'est-à-dire l'illustration romanesque d'une proposition abstraite sur le danger des passions et du besoin d'absolu. On a peu à peu retrouvé aujourd'hui ce soubassement et cette impulsion philosophique, après que l'on eut abusivement, pendant longtemps, vu en Balzac uniquement un peintre de façades et de vieilles maisons, un narrateur d'histoires privées aux allures de vieilles dentelles et de costumes agressivement réels, les uns modernes, les autres surannés.

Romancier malgré lui, Balzac n'a que peu à peu et très tardivement accepté le roman comme moyen d'expression de soi. En 1835-1836, il considère encore que Séraphita est ce qu'il a écrit de plus important, et, dans l'économie de la Comédie humaine, les romans ne seront justifiés, in fine, que par les Études philosophiques et par les Études analytiques. On risque aujourd'hui de ne voir là que bavardages, à-côtés, sous-produits ou fausses fenêtres. C'est là un risque, immense lui aussi, de mutilation de l'œuvre et de sa signification.

En fait, le problème est le suivant : quand, pourquoi et comment l'œuvre balzacienne, qui visait autre chose, est-elle devenue une œuvre objectivement et purement romanesque ?

2.2. Les élans et les échecs du siècle nouveau

2.2.1. L'élan de la révolution bourgeoise

Les hommes de la Comédie humaine sont tous « nés sans doute pour être beaux » (la Fille aux yeux d'or), mais ils nous sont montrés peu à peu avilis, utilisés par le système libéral, soumis aux intérêts. Même – et peut-être surtout – lorsqu'ils jouent le jeu, ils n'en sont que les illusoires vainqueurs et bénéficiaires. S'ils ont écrasé ou dominé les autres, ils n'ont finalement qu'écrasé les premières aspirations et les idéaux de liberté qu'ils portaient en eux-mêmes.

Le roman balzacien déclasse radicalement les prétentions libérales bourgeoises à avoir définitivement promu et libéré l'humanité. Au cœur même du monde nouveau, que ne menacent plus ni les théologiens ni les seigneurs féodaux, mais que mènent les intérêts, se sont levés des monstres, caricatures du vouloir-vivre et du vouloir-être qui avaient porté la révolution bourgeoise : ambition, énergie, argent, naguère vecteurs humanistes universalistes, formes et moyens de la lutte contre le vieux monde, deviennent pulsions purement individualistes, sans aucun rayonnement, peut-être efficaces mais en tout cas trompeuses et génératrices d'illusions perdues. Cela, c'est la face sombre. Mais il est une face de lumière : celle de tant d'ardeur, de tant de foi en la vie, qu'ignoreront les héros et les héroïnes de Flaubert.

Le roman balzacien est celui de toute une vie qui pourrait être et qu'on sent sur le point d'être : l'amour d'Eugénie Grandet, le cénacle de la rue des Quatre-Vents, la fraternité de Rastignac, Michel Chrestien et Lucien de Rubempré. Il est beaucoup de laideur au monde, mais le rêve n'est pas encore massacré. L'argent barre l'avenir, mais s'il est déjà tout-puissant, il est encore balancé par d'autres forces dans les âmes, dans les cœurs, dans l'histoire même, avec toutes les forces qui ne sont pas entrées en scène.

Le roman balzacien est porté, comme toute l'histoire avant 1848. Les bourgeois même de Balzac ne sont pas encore bêtes et béats. Ils ont de l'âpreté, du génie, et Nucingen est le Napoléon de la finance comme Malin de Gondreville est le roi de l'Aube, comme Popinot est le fondateur d'un empire, comme Grandet unit le vieux charme français à l'inventivité, à l'intelligence, au dynamisme de tout un monde libéré. Les bourgeois de Zola seront bien différents, sans génie, uniquement jouisseurs et possesseurs, installés, flasques, à la rigueur méchants, mais n'étant plus messagers de rien.

2.2.2. L'omniprésence de l'échec

La dramaturgie balzacienne en son fond est constituée par l'interférence de deux élans à la fois solidaires et contradictoires : l'élan de la révolution bourgeoise, l'élan des forces qui contestent et nient la force bourgeoise, qui en annoncent et signifient le dépassement, mais qui n'auraient jamais surgi et ne seraient jamais affirmées ni imposées si la révolution bourgeoise n'avait d'abord eu lieu et n'avait d'abord été dite. Le roman balzacien, malgré certaines apparences, est le roman de la jeunesse de la bourgeoisie, en ce qu'elle est – aussi, encore – un moment de la jeunesse du siècle et de l'humanité.

Cependant, le roman balzacien est le plus souvent un roman de l'échec, seuls les êtres vulgaires et indignes acceptant de réussir et pouvant vraiment réussir dans cet univers faussé. Mais il faut bien comprendre le sens de cet échec : il n'est pas échec constitutif et naturel, échec qui fasse preuve contre l'homme ; il est échec de ce qui méritait de réussir. L'ambition, l'énergie balzacienne définissent un monde romanesque ouvert. Or, le sort fait au vouloir-être fait que la seule fidélité possible à soi-même et aux promesses originelles est le naufrage ou la catastrophe. On peut toujours finir par durer (Eugénie Grandet vieillissante [dans Eugénie Grandet], Vautrin chef de la Sûreté, David Séchard dans sa maison au bord de la Charente), mais on ne dure qu'en ayant renoncé, qu'en ayant dû renoncer à l'intense et au fort, en devenant bourgeois, ou en étant capable de vivre sans briser le cadre bourgeois.

2.3. Donner à comprendre le monde

2.3.1. Un réel objectif

Rigoureusement descriptif, analytique et narratif, le roman balzacien est le roman d'un réel connaissable. Les descriptions, les récits, toute l'information fournie au lecteur pour comprendre ce qui va se passer postulent la validité d'un discours qui entend saisir et surtout transmettre le réel objectif. À cet égard, le roman balzacien est bien dans la lignée théorique du xviiies. scientifique, et il est bien aussi le roman de la période positiviste, avant que le positivisme se sclérose en scientisme mécaniste.

Que ce soit l'industrie d'un pays, ses structures économiques, les relations qui s'établissent entre les hommes, le roman balzacien ne doute jamais qu'on puisse les faire comprendre et que ce soit objets pleins, jamais apparents ou illusoires. D'où le ton fortement historique de la narration balzacienne, même lorsqu'elle concerne des faits ou personnages imaginaires : tel fait s'est produit telle année, tel mariage, telle rencontre sont contemporains de telle mystérieuse disparition, etc.

2.3.2. Des personnages plus vrais que nature

C'est toujours avec assurance que Balzac met en place l'imaginaire, figure semblable du réel, et dont le triomphe est sans doute ces biographies fictives qui se constituent à partir de ses romans, et dont lui-même a donné le premier modèle à propos de Rastignac (préface d'Une fille d'Ève) : « Rastignac (Eugène-Louis), fils aîné du baron et de la baronne de Rastignac, né à Rastignac, département de la Charente, en 1799 ; vient à Paris en 1819, faire son droit, habite la maison Vauquer, y connaît Jacques Collin, dit Vautrin, et s'y lie avec Horace Bianchon, le célèbre médecin. Il aime madame Delphine de Nucingen, au moment où elle est abandonnée par de Marsay, fille d'un sieur Goriot, ancien marchand vermicellier, dont Rastignac paye l'enterrement. Il est un des lions du grand monde (voyez tome IV de l'œuvre) ; il se lie avec tous les jeunes gens de son époque, avec de Marsay, Beaudenord, d'Esgrignon, Lucien de Rubempré, Emile Blondet, du Tillet, Nathan, Paul de Manerville, Bixiou, etc. L'histoire de sa fortune se trouve dans “la Maison Nucingen” ; il reparaît dans presque toutes les scènes, dans “le Cabinet des antiques”, dans “l'Interdiction”. Il marie ses deux sœurs, l'une à Martial de La Roche-Hugon, dandy du temps de l'Empire, un des personnages de “la Paix du ménage” ; l'autre, à un ministre. Son plus jeune frère, Gabriel de Rastignac, secrétaire de l'évêque de Limoges dans “le Curé de village” dont l'action a lieu en 1828, est nommé évêque en 1832 (voir “la” [sic] “Fille d'Ève”). Quoique d'une vieille famille, il accepte une place de sous-secrétaire d'État dans le ministère de Marsay, après 1830 (voir les “Scènes de la vie politique”), etc. »

Il n'existe aucun tremblé dans ce texte profondément sérieux : c'est là la vraie vie de Rastignac, et le retour des personnages est tout autre chose qu'artifice ou habileté technique pour coudre ensemble des morceaux ou relancer l'intérêt. Il ne s'agit pas de « suite » : il s'agit d'épaisseur et de multiplication des plans ; il s'agit de sortir de l'univers rigoureux et réservé du théâtre (intellectuel ou mondain) pour rendre compte d'un monde réel devenu immense. Balzac ne s'évade pas du réel dans l'imaginaire : son roman double le réel, constitue un univers parallèle et surdimensionné qui, loin de mettre en cause la valeur et l'intérêt du réel, administre par l'acte même de l'écriture comme la preuve de son existence. On ne contestera ce style et cette vision que lorsqu'on commencera, à la fois, à douter des vertus du positivisme bourgeois et de toute science, devenue menace pour l'ordre bourgeois.

2.4. Le réalisme balzacien

On peut parler de réalisme du roman balzacien dans la mesure où il vit de l'expression de réalités qui ne sont pas encore admises en littérature, et donc dans la mesure où il fait brèche dans un idéalisme littéraire ignorant des réalités vécues par les lecteurs du xixes. On a du mal aujourd'hui à mesurer ce qu'il y eut de neuf à évoquer, de plein droit et en pleine lumière, les problèmes et les choses de l'argent, du mariage, des bas-fonds, tout simplement des rapports humains. Balzac est le premier à avoir dit que tout, dans la vie, dépendait des problèmes de budget et des problèmes sexuels. Déterminismes économiques, déterminismes psycho-physiologiques : il liquide la vision classique d'une humanité « libre ». Et cela, il le fait d'une manière à la fois systématique et ouverte, non polémique et crispée, ce qui le distingue des réalistes et naturalistes qui suivront.

Les secrets du lit de Mme de Mortsauf (le Lys dans la vallée), la pièce de cent sous de Raphaël, le « mécanisme des passions publiques » et la « statistique conjugale » (la Physiologie du mariage), les phénomènes d'accumulation primitive et de la recherche d'investissements nouveaux, le problème de l'organisation du crédit : Balzac a vite choqué parce qu'il éventait des mystères connus de tous. On l'a accusé de sordide matérialisme ; on a dit qu'il se ruait vers le bas parce qu'il a montré de manière impitoyable qu'au sein de la France révolutionnée l'homme était de nouveau dans les fers. Michelet n'a pas aimé les Paysans, qui mettaient à mal certaines constructions théoriques sur la libération des campagnes. Il y a certes dans les Paysans une volonté de noircissement ; l'essentiel toutefois n'y est pas l'image directe et explicite, mais l'expression des rapports sociaux (néo-féodaux ; classes majeures des villes ; prolétariat rural).

Balzac est un écrivain des tensions et contradictions de la France révolutionnée. Son réalisme, par conséquent, n'est pas seulement descriptif, mais scientifique et par là même épique. Une lecture superficielle n'y voit que le détail et le culte du détail. Une lecture approfondie y trouve le réel en son mouvement.

2.5. Un réalisme mythologique

Balzac a expliqué qu'il ne suffisait pas de peindre César Birotteau : il fallait le transfigurer. La précision est capitale. Mais il ne s'agit pas là d'un froid procédé littéraire, applicable ou non par quiconque, en tout temps et en tout lieu. On ne transfigure que le transfigurable. On ne transfigure que dans une époque apte à la transfiguration.

Balzac, comme tous ses contemporains, connaissait et avait pratiqué les textes « réalistes », qui, dans la mouvance du journalisme et de la littérature populaire ou « industrielle », s'étaient multipliés depuis l'Empire. Jouy (l'Hermite de la Chaussée d'Antin, 1812-1814) et ses imitateurs (Henri Monnier) avaient multiplié croquis et choses vues, rédigés en un style simple, parfois familier et parodiquement « scientifique », qui rompait avec la solennité du style classique et académique. Les sujets étaient pris à la vie quotidienne, à Paris, au monde moderne. Passant au romanesque, le style était évidemment guetté par la vulgarité, par le scepticisme narquois ou par le réalisme sans perspectives. L'infraréalisme des « Hermites » et de Monnier ne pouvait en aucun cas déboucher dans un réel nouveau roman. Il ne pouvait que fournir en croquis et pochades un public ne demandant qu'à être rassuré.

À l'inverse, le frénétique ou le néo-dramatique (les romans de Jules Janin ; le Dernier Jour d'un condamné de Hugo), tout ce qui relevait plus ou moins directement de la perception d'un nouvel absurde et d'un nouvel inhumain dans le réel moderne, manquait parfois d'enquête et d'enracinement.

Le réalisme balzacien est le réalisme des inventaires et des budgets en même temps que le réalisme d'une immense ardeur. Réalisme mythologique, le réalisme balzacien s'inscrit de Raphaël à Vautrin en passant par Louis Lambert : non pas personnages falots ou plats, mais personnages de dimensions surhumaines. Baudelaire disait que, chez Balzac, même les concierges avaient du génie, et il est vrai que Pons, malgré son spencer du temps de l'Empire, se transforme en statue du commandeur. Il n'est pas de ganache chez Balzac qui ne s'illumine, et le colonel Chabert, avec son mystère et sa folie, est bien aux avant-postes de toute une littérature qui, dans le décor moderne et quotidien, est une littérature de l'absolu (le Colonel Chabert). La leçon est claire : chez Balzac, l'absolu n'est pas menacé par le réalisme et le réalisme implique l'absolu.

2.6. Une œuvre inclassable

2.6.1. Un créateur hors normes

Du jeune plumitif ardent, besogneux et inconnu de 1822 au mari de Mme Hanska que voit Victor Hugo sur son lit de mort, du Balzac de trente-quatre ans, auteur fantastique reçu et tout juste auteur de quelques Scènes de la vie privée, au Balzac des Parents pauvres en passant par celui du cycle Vautrin, la courbe est impressionnante, immense. Pendant cette trentaine d'années sont préparées ou produites certaines des œuvres majeures du xixes. français, et sans doute de la littérature universelle.

Visionnaire, journaliste, homme de lettres, caricaturé aux côtés d'Alexandre Dumas, courant après le genre Eugène Sue, attendu par le génie de Baudelaire, promis aux sculptures de Rodin, Balzac, à s'en tenir aux apparences et aux schémas, se meut de l'univers de Dante à celui de Sacha Guitry. Ses revenus, ses tirages, ses amours, ses folles dépenses, ses voyages, son audace, sa vanité, ses collections, son gros ventre, ses coups de pioche dans le siècle, ses efforts pour se faire admettre à droite, ses fidélités continues à gauche, son refus du style bucolique, messianique, romantique ou social, tout fait de lui un personnage difficile à classer, absolument incapable de prendre place dans le cheminement littéraire, idéaliste et lumineux, du xixes. romantique. (→ le romantisme en littérature.)

2.6.2. Déjà au-delà du xixe s.

Il y a, dans toute l'entreprise balzacienne, quelque chose qu'il est impossible de mobiliser ou de récupérer pour un finalisme quelconque. On y chercherait en vain l'équivalent du drapeau tricolore de 1830 ou de 1848, du rocher de Jersey, de la maison du berger ou d'une expulsion du Collège de France. Mais une chose est sûre, et qui vérifie le caractère inclassable de Balzac : la tradition comme la pratique républicaine bourgeoise de la fin du siècle ne sauront quoi faire de cet homme pour qui le conflit majeur du monde moderne avait cessé d'être celui qui oppose les classes moyennes aux nobles et aux prêtres, pour devenir celui opposant l'argent à la vie, au besoin de vivre et à tout ce qui naissait de la victoire de l'argent même.

La IIIe République ne l'a pas plus aimé qu'elle n'a aimé Stendhal. Pour ses rues, pour ses places, pour ses fastes, pour ses distributions de prix, pour ses départs à la guerre, elle leur a préféré à tous deux Hugo, Michelet, Gambetta, voire Thiers ou Chateaubriand. Pourquoi ? Ainsi se pose le problème de la signification et de l'efficacité réelles de l'œuvre balzacienne. Toute cette production, de 1820 à 1850, à la fois épousait la courbe du siècle et la dépassait.

Monstre sacré de la vie parisienne et moderne, Balzac se trouvait anesthésié, neutralisé, comme mis sur orbite et hors planète par la critique officielle. À distance, aujourd'hui, tout le messianisme bourgeois laïc et républicain a perdu nombre de ses rayons. Balzac en a gagné de nouveaux. Il n'est pas sans intérêt de noter que le bénéficiaire n'est nullement de la race des écrivains angéliques, mais de la race des écrivains producteurs et prolétaires. D'autres, autant que par leur œuvre, se sont imposés par leur vie (exemplaire) ou par leurs aventures. Il n'a pas été possible de réduire, ou simplement de ramener Balzac à ce genre de sous-épopée. Son œuvre prime, dont longtemps on n'a pas trop su que faire, contenu qui contestait formes et pratiques enseignées : admirable témoignage sur la force de la littérature, alors que balbutient encore les idéologies.