Afrique : art et culture

Mali, statuette de femme
Mali, statuette de femme

Un grand mouvement de revendication et de revalorisation culturelle a précédé, puis accompagné, les luttes politiques pour l'indépendance dans les années 1950 et 1960. Les expressions de « cultures nègres », de « civilisations noires et africaines » ont symbolisé ce retour sur soi, cette volonté d'affirmer une autonomie historique et une maturité politique. Le mépris, le racisme, le paternalisme de l'époque coloniale avaient en effet occulté l'ancienneté et nié la richesse culturelle, il est vrai très mal connues, de tout un continent.

Il semble aujourd'hui arbitraire et réducteur de s'efforcer de classer les populations – au moins un millier – et les États – plus d'une cinquantaine – selon quelques aires culturelles. Définies par des traditions visibles, ces dernières connaissent des transformations considérables. Les adoptions mimétiques ou syncrétiques, les métissages euro-africains, ou tout simplement interafricains, ont permis l'apparition de formes culturelles, d'usages populaires ou élitistes, originales et inédites. Les traditions se bousculent, dépérissent d'une part, innovent de l'autre.

C'est pourquoi toute approche des phénomènes culturels ne peut être que sélective : elle évoque les dynamiques modernes et leurs assises anciennes sans se perdre dans un passé dont la connaissance est parfois problématique. Elle insiste, ici, sur trois dimensions de la culture : les instruments et les formes d'expression linguistique et artistique, les moyens de transmission des patrimoines et des informations (écoles, médias), et les formes idéologiques et culturelles les plus populaires, à savoir les religions.

Les langues

La question des langues est l'une des réalités culturelles qui reste encore aujourd'hui l'objet d'innombrables préjugés et incohérences. Mais ces dernières sont de nos jours le fait de gouvernements africains sans politique linguistique, et non de métropoles coloniales imbues de leur supériorité. Les langues officielles du continent restent, cependant, dans leur quasi-totalité, des langues occidentales écrites. Dans de très rares cas, une langue africaine se voit reconnaître aussi ce privilège, comme en Tanzanie avec le swahili, langue d'origine arabo-bantoue.

Seule une approche sociolinguistique peut permettre de classer en première approximation les divers statuts linguistiques. Il faut d'abord établir une distinction entre langue officielle (celle de l'enregistrement des lois et des actes de l'État) et langue nationale qui peut, comme le yoruba, l'igbo et le haoussa au Nigeria, le ouolof au Sénégal, le kirundi au Burundi, ne dominer « officiellement » que dans certains secteurs de la vie sociale et culturelle : l'école, l'administration territoriale, l'armée, les médias audiovisuels. Cette langue « nationale » est souvent une langue véhiculaire qui est parlée bien au-delà de sa région d'origine. L'hétérogénéité linguistique est donc la règle, et le plurilinguisme un état de fait. Cette situation recouvre le plus souvent une diglossie, soit une situation de bilinguisme dans laquelle une langue a une valeur sociopolitique supérieure à l'autre.

Les classifications

Les spécialistes discutent du nombre exact de langues africaines, et leurs estimations varient entre 750 et 1 200. La transcription écrite de certaines d'entre elles, relativement récente, a été d'abord le fait de missionnaires traduisant la Bible, puis d'administrateurs coloniaux, et enfin de linguistes. Toutes sont loin d'être transcrites, et bien moins nombreuses sont celles dont on connaît la phonétique et la syntaxe. Elles sont l'objet de plusieurs classifications, dont les plus connues sont celles de Maurice Delafosse, Dietrich Westermann, Joseph Greenberg et Malcolm Guthrie : des aires linguistiques ont été définies, mais on débat encore pour savoir si l'on a affaire à des langues, des dialectes, ou des parlers.

Les linguistes dénoncent trois préjugés tenaces : les langues africaines seraient pauvres, ne se prêteraient pas à l'expression de notions abstraites et n'auraient pas de grammaire. C'est probablement la situation internationale du continent qui explique tant le maintien des « dominations » linguistiques étrangères que la solution de facilité qui a consisté à ne pas aider les langues « nationales » à se constituer un patrimoine institutionnel et matériel moderne (transcription, enseignements, publications). Ce sont en fin de compte des raisons sociales, économiques et politiques qui expliquent les privilèges de certaines langues : ils correspondent au rôle dominant de certaines régions, de certaines populations ou de certains dirigeants politiques. Ainsi, en République démocratique du Congo (ex-Zaïre), la langue officielle, écrite, de prestige, est toujours le français. Puis viennent quatre langues nationales dont la fonction véhiculaire est dominante ; ces langues servent d'instrument d'unification régionale et jouent un rôle décisif dans les communications entre communautés urbaines d'origines diverses ; c'est par leur pratique que se manifeste le bilinguisme quasi naturel de la majorité de la population. Enfin, il faut prendre en compte les très nombreuses (parfois plusieurs centaines) langues dites ethniques, « maternelles » ou vernaculaires.

Il existe d'autres langues en Afrique noire qui proviennent des conditions particulières du contact avec les Européens ; ce sont les pidgins et les créoles, présents surtout dans les pays anglophones ou lusophones (le krio en Sierra Leone, le kriyol au Cap-Vert, le coast-english au Cameroun).

Aires et familles linguistiques

Les études comparées des langues africaines et leur classification ne peuvent être menées qu'avec précaution, dans la mesure où nous ne disposons pas, contrairement aux langues indo-européennes, de témoignages écrits anciens. La recherche d'une langue ancêtre commun est d'autant plus compliquée que l'histoire même du peuplement et des migrations à travers le continent tout entier est approximative et conjecturale, en tout cas pour les périodes remontant à plus de six ou huit siècles. Maurice Delafosse a proposé une ascendance commune aux langues bantoues (Centre, Est et Sud) et soudanaises (Ouest).

C'est l'Américain Joseph Greenberg qui pose (en 1955 et 1963) les bases de la classification admise aujourd'hui par la majorité des linguistes. Elle comporte quatre familles : l'ensemble nigéro-kordofanien, qui recouvre la majorité des langues bantoues et occidentales ; la famille afro-asiatique (Afrique du Nord, haoussa, corne de l'Afrique) ; la famille nilo-saharienne ; la famille khoisan. Une zone de fragmentation (suivant l'axe Dakar-Djibouti) marquerait, selon le linguiste britannique David Dalby, la région d'origine de diffusion et de différenciation de ces familles.

Les formes culturelles

La réputation internationale des cultures et arts africains est relativement récente. L'interêt occidental pour l'art en provenance d'Afrique (appelé alors “art nègre”) entre les années 1905 et 1910, l'intense commercialisation des objets d'art, les succès indirects (jazz et blues des Afro-américains) et directs de la musique (Fela Anikulopo Kuti, Mory Kante, Johnny Clegg), les prix accordés à des films africains au festival de Cannes confirment la reconnaissance des divers genres de la création artistique et esthétique du continent.

Mais cette valorisation extérieure n'est ni de pure curiosité ni sans conséquences : en effet, elle modifie singulièrement le regard que les sociétés africaines peuvent porter sur leurs propres formes culturelles. Ainsi les arts plastiques traditionnels ne sont-ils pas devenus des « arts de musée » (comme en Inde, par exemple), parce qu'il y a peu de musées d'art dans les pays africains eux-mêmes, et surtout les belles pièces sont depuis longtemps la propriété de collections publiques et privées de l'Occident. Même le cinéma reste largement un produit d'exportation – à l'exception peut-être du Nigeria ou du Burkina –, et non de consommation intérieure. En outre, usages et publics, dynamiques de création et de diffusion varient d'une population à l'autre, d'un État à l'autre : ainsi, la culture fait l'objet d'une reconnaissance officielle au Sénégal et en Tanzanie, mais non au Kenya.

La création artistique

Les savoirs et les savoir-faire (et leur transmission d'une génération à l'autre) dépendent du degré de spécialisation des artisans qui peuvent appartenir à une caste comme en Afrique de l'Ouest. Ils dépendent aussi du contexte rituel, plus ou moins protégé et secret, dans lequel ces objets sont utilisés, au contraire des commandes d'une clientèle villageoise ordinaire. Les arts de cour ont été très nombreux, et ils semblent avoir été les pourvoyeurs d'une bonne partie des objets recueillis et collectionnés à ce jour. La particularité des critères idéologiques, politiques et esthétiques auxquels ils répondent devrait être appréciée avec précision. Michel Leiris et Jacqueline Delange ont fait une distinction entre, d'une part, les arts de l'atour et de l'entour de la vie sociale (le corps, les espaces), et, d'autre part, ceux de la représentation, où la symbolique finit par prendre le dessus sur la fonctionnalité ou la forme de l'objet.

Le corps humain est le premier objet d'art : scarifications, tatouages, peintures corporelles introduisent à l'art du masque (à la fois instrument de déguisement du corps et cérémonie dansée), en rapport avec une initiation, par exemple. Art de l'éphémère que nous connaissons grâce à une relative abondance de documents (masques, statuettes), la coiffure est l'un des plus grands arts populaires de l'Afrique contemporaine. Colliers, peignes, bijoux sont mieux connus que les vêtements ou les tissus (encore que certains soient vieux de plusieurs siècles). Enfin, il ne faut pas oublier les arts liés au pouvoir (cannes, tabourets, bâtons de commandement) et à la guerre (armes, casques, boucliers). Quant aux maisons, aux palais, aux lieux de culte, portes, linteaux, peintures murales confirment, au-delà des arts architecturaux, la volonté de charger de sens les espaces publics. Enfin, mobiliers, ustensiles domestiques (calebasses, vanneries, cuillères, poteries, appuis-tête) permettent de lire une esthétique du quotidien et de la symbolique domestique (hommes, femmes ; aînés, cadets ; agriculteurs, éleveurs, etc.).

Avec la statuaire, les arts graphiques et picturaux, nous entrons dans les relations avec la nature et la surnature, dans le panthéon des dieux et des pouvoirs. L'existence de plusieurs grands styles à travers le continent renvoie à une histoire culturelle, à une anthropologie sociale, à une écologie (liens avec la nature), qui sont fondatrices de sociétés et de traditions, aujourd'hui considérablement modifiées.

Malgré les oublis, les changements, les vols et les destructions (des centaines de milliers d'objets ont été détruits sciemment par les missionnaires des diverses Églises chrétiennes sous prétexte de lutte contre l'idolâtrie et le paganisme), l'occidentalisation des cultures africaines a engendré des dynamiques positives, suscitant des initiatives artistiques inédites ou des réinterprétations d'un passé souvent imaginaire. De nombreux liens unissent ces passés et ce présent, comme dans la transmission de certains savoir-faire ; c'est le cas des griots musiciens. Plusieurs processus se superposent : le jeu des demandes populaires, des goûts des élites, le poids du tourisme international, la nature de la reconnaissance et du statut de l'artiste individuel, enfin les moyens techniques de la reproduction des œuvres. L'adoption et l'incorporation de techniques et de traditions artistiques occidentales (peinture sur toile, statuaire) sont un fait.

La musique

Dans le cas de la musique, le recours à une instrumentation et à une orchestration modernes (guitare électrique, batterie, cuivres, xylophone, synthétiseur) a permis de redonner une nouvelle vie et un nouveau public à des mélodies et à des thèmes traditionnels (comme les poèmes mandingues du Mali) ou, au contraire, de résister et de réagir de façon innovatrice à l'invasion de la musique « pop ». Ces créations musicales participent alors de mouvements visant le changement social – et même politique comme pour Fela au Nigeria –, comme celui qui se traduit par l'apparition d'une véritable culture de la jeunesse urbaine.

Le cinéma

Si l'on met à part la déjà longue tradition de production égyptienne (Muhammad Bayyumi tourna en 1920 al-Bash Katib avec l'acteur Amin Atallah) qui réalise, au début des années 1990, plus de 150 films par an, le cinéma du Maghreb et de l'Afrique noire est né pour l'essentiel avec les indépendances, dans les années 1960-1970, et avec des réalisateurs formés en France, en Belgique ou au Royaume-Uni, du Sénégalais Ousmane Sembène au Malien Souleymane Cissé en passant par le Nigérian Oumarou Ganda ou l'Algérien Mohamed Lakdar-Hamina.

Le cinéma africain hésite toujours entre un comique d'inspiration populaire et une description ethnologique des problèmes sociaux ou culturels contemporains, qui débouche souvent sur une acerbe critique politique et sociale.

Les arts

Les formes de productions culturelles les plus anciennes, parce que les mieux préservées de la destruction jusqu'à nos jours, sont les très nombreuses représentations peintes ou gravées sous des abris ou sur des surfaces rocheuses : elles vont du Maroc central au Nil, passant par les grands massifs centraux sahariens et, vers le sud, jusqu'en Guinée et en Tanzanie. On en trouve aussi bon nombre dans le Drakensberg sud-africain, en Namibie et en Angola. L'inventaire de ces vestiges d'une grande valeur esthétique, souvent difficiles à dater, est loin d'être achevé.

L'argile

Elle est, avec certaines pierres tendres, le matériau le plus anciennement façonné. Les représentations en terre cuite, souvent rudimentaires, figurent des humains dans la moyenne vallée du Nil dès le Ve millénaire, mais surtout des animaux, en particulier des bovidés, en de nombreux points du continent. Les statuettes, les têtes en terre cuite ont fait hier la gloire de la culture de Nok puis de celle d'Ife ; elles font aujourd'hui celle de cultures plus récentes des bassins du Niger et du Limpopo. Durant quatre, voire cinq millénaires, à des degrés divers, avec des chances très variables de préservation jusqu'à nos jours, le monde africain noir a produit des chefs-d'œuvre en argile.

Les textiles

Ils constituent une troisième grande série de productions. La laine est tissée et teinte dès le viiie s. après J.-C., le coton depuis le ixe s., en Afrique occidentale ; la splendeur des pagnes ashantis, baoulés, ivoiriens, togolais montre la continuité précieuse de cette production artistique jusqu'à nos jours. Dans les mêmes conditions de continuité, et au moins depuis le xive s., l'Afrique équatoriale bat les écorces de ficus jusqu'à les avoir assez assouplies pour tailler des vêtements dans ce « tissu » ; elle tisse et teint de superbes pagnes en raphia.

Les métaux cuivreux

Apparus au IIe millénaire avant J.-C., les métaux cuivreux aussi ont permis le développement d'une belle production, toujours vivante aujourd'hui ; le fer a été moins souvent et bien plus récemment utilisé pour créer des objets auxquels nous accordons une valeur esthétique.

Le bois

Au moins depuis le viiie s., le bois a fourni le support de la production la plus célèbre, la plus recherchée par les collectionneurs et les marchands : celle des masques et des statues ; dans ce domaine les faux pullulent, et l'imitation abâtardie est devenue la règle.

La vannerie, les perles et les coquillages

Dans l'est du continent, au Rwanda et au Burundi, la vannerie est productrice de très beaux objets, de somptueuses cloisons de demeures, par exemple en Tanzanie.

Perles, importées ou de fabrication locale, et coquillages (notamment les cauris, coquillages du groupe des porcelaines qui ont longtemps servi de monnaie en Afrique noire) sont aussi d'importants moyens d'orner des statues ou de parer les corps. Les peintures corporelles et les scarifications, enfin, sont, comme les précédentes, des formes d'art aux profondes significations sociales et culturelles.

Les styles

On a pu dégager des styles auxquels on a donné le nom des peuples qui les ont produits. Parmi les ethnies ayant une production artistique originale, il convient de citer particulièrement les Achantis, les Bambaras, les Bamilékés, les Bamoums, les Bochimans, les Baoulés, les Dans, les Dogons, les Fangs, les Kongos, les Lubas, les Noks, les Saos, les Sénoufos et les Yoroubas. L'ancien royaume du Bénin a connu une remarquable production de bronze.

Les médias

Comme la quasi-totalité des régions du tiers-monde, l'Afrique noire est soumise aux effets de la dépendance technologique en matière de communication (radios, télévisions, satellites, programmes, formations). Il n'existe aucune grande structure de communication panafricaine, publique ou privée, tant au niveau des agences de presse que des chaînes de radio ou de télévision. Certes, rien ne s'opposerait à des regroupements régionaux ou par affinités linguistiques, mais c'est souvent une influence occidentale qui l'emporte, notamment en raison de la francophonie ou du poids des investissements privés dans la presse des pays anglophones.

La radio

Le faible coût des appareils à transistor explique la prédominance de la radio (en moyenne, un récepteur pour quinze personnes), mais la couverture hertzienne du continent est loin d'être totale. Cependant, les radios les plus écoutées en matière d'information politique, nationale et internationale, ne sont pas les radios africaines, mais des radios occidentales ou asiatiques ; leurs émissions en anglais, en français et, bien sûr, en langues africaines (haoussa, swahili), lorsque de tels programmes existent, offrent des informations plus nombreuses et qui, en tout cas, échappent à la censure. Les informations locales ainsi que les émissions à portée pédagogique et éducative restent l'apanage des chaînes nationales, qui ont des politiques variables en matière d'utilisation des langues « nationales », mais seules les langues les plus répandues ont le droit à l'antenne.

La télévision

La télévision reste d'un usage plus limité que celui de la radio. Son introduction date, au mieux, du début de l'indépendance, et certains pays, comme la Tanzanie, n'ont pas encore de chaîne nationale. Une partie non négligeable des programmes est fournie directement par les différents bailleurs de fonds, qui interviennent également dans la formation des cadres techniques : ainsi l'Institut national de l'audiovisuel français (I.N.A.) joue ce rôle pour les télévisions francophones et lusophones. En règle générale, faute de moyens, la qualité technique reste très pauvre.

Radios et télévisions sont donc les voix de l'État ; ce n'est d'ailleurs pas par hasard si les bâtiments de la radiodiffusion sont les premiers occupés lors d'une tentative de coup d'État. Pourtant, il existe des programmes où s'engage un dialogue avec les masses paysannes et la radio reflète plus la culture urbaine, populaire et petite-bourgeoise que la culture de l'élite et des coopérants internationaux. Mais ces voix de l'État prennent la forme d'une propagande déguisée dans la mesure où il n'existe aucune concurrence, et encore moins de liberté véritable en matière d'expression et d'opinion à ce niveau.

La presse écrite

La presse écrite, qui reflétait une situation identique à celle des autres médias, est en train de changer. Les différences sont considérables d'un État à l'autre : entre le tirage « confidentiel » de l'Essor (3 500 exemplaires), l'ancien journal financé par le gouvernement malien, et la multiplicité des quotidiens et périodiques nigérians (plus d'une vingtaine de titres pour chaque type de publication et des tirages qui peuvent atteindre plusieurs dizaines de milliers d'exemplaires), entre la liberté de la presse déjà ancienne au Sénégal (presse de parti, presse d'opinion) et les rares quotidiens ou périodiques très surveillés et (auto)censurés du Kenya, il existe toute une gamme de titres intermédiaires. La presse en langue nationale est plus ou moins répandue : citons le Nigeria avec des journaux en haoussa, le Kenya et la Tanzanie avec des quotidiens et des hebdomadaires en swahili, le Mali avec des mensuels en bambara, en soninké ou encore en peul.

La reproduction des discours officiels, les reportages sur les tournées des personnalités politiques et religieuses, et sur les projets de développement, la reprise des dépêches des grandes agences de presse internationales rendent la plupart de ces quotidiens peu attractifs. C'est surtout dans des périodiques comme Weekly Review au Kenya ou Sud-Hebdo au Sénégal que l'on peut trouver des analyses de fond ou des réflexions politiques argumentées. La floraison de la presse démocratique pourrait éventuellement changer cette image restrictive et officielle. Mais, dans ce domaine, l'Afrique francophone ne fait peut-être que s'aligner sur certains pays anglophones qui ont réussi à maintenir une presse privée, plus ou moins indépendante politiquement.

L'éducation et la recherche

C'est par l'accès à une école de type occidental, introduite par les puissances coloniales, que s'est opérée, sur près d'un siècle, l'apparition d'une élite sociale et politique. À la suite des indépendances, le diplôme et le fonctionnariat ont paru proposer l'image par excellence de l'emploi stable, urbain, bien rémunéré, conférant prestige et avantages nombreux. La bureaucratie des États a ainsi accordé beaucoup d'attention à la scolarisation, surtout primaire, pour répondre à une très forte demande sociale. Le coût croissant d'un tel système, sa désagrégation progressive devant la pression démographique, la préférence accordée en pratique par les élites elles-mêmes à l'enseignement privé et aux universités occidentales, la nécessité de limiter, voire de réduire le nombre des fonctionnaires, expliquent l'accumulation des facteurs de crise.

Ces systèmes ont commencé par copier les modèles occidentaux déjà plus ou moins implantés dans les faits. Ils s'en sont vite rendus indépendants par l'africanisation des programmes et par le renouvellement des structures et des moyens pédagogiques. Mais de nombreuses expériences ont été des échecs ; par exemple, en Côte-d'Ivoire, la télévision scolaire, qui a fonctionné pendant vingt ans, a été remise en cause à la suite de son manque de souplesse et de la démotivation du corps enseignant. Au Kenya, une vaste réforme de tout le cursus scolaire se met en place, avec le système du 8-4-4 (huit ans de primaire, quatre ans de secondaire et quatre ans de supérieur) ; mais l'un des appareils éducatifs les plus performants d'Afrique est en train d'éclater sous le poids de la demande (le nombre d'étudiants a pratiquement décuplé sans augmentation des moyens correspondants).

L'alphabétisation

Certains pays ont lancé de grandes campagnes d'alphabétisation, notamment ceux qui se réclamaient à une époque ou à une autre d'une certaine forme de socialisme (Guinée, Mozambique, Éthiopie, Burkina). Mais, comme dans beaucoup d'autres États du tiers-monde, le résultat final s'est avéré très décevant. Le problème fondamental reste celui des formations professionnelles et techniques, de l'ouvrier qualifié à l'ingénieur. Le paradigme bureaucratique a prévalu pendant de nombreuses années, aussi a-t-il fallu du temps avant d'accorder une certaine priorité à ce secteur. Le prestige du droit et de la médecine primait sur leur utilité sociale. Le nombre des gestionnaires de l'économie publique et des entreprises privées a augmenté, leur qualité s'est très nettement améliorée, mais les dysfonctionnements de ces secteurs ont des causes plus politiques et sociales.

Certes, d'impressionnantes cohortes d'ingénieurs et de cadres supérieurs ont été formées à l'étranger (grâce à de nombreuses bourses, mais aussi sur les fonds propres des familles privilégiées). Malheureusement, un certain nombre d'entre eux sont restés dans les pays d'accueil (la Banque mondiale évoque le chiffre de 100 000 en Europe et aux États-Unis) ou ont été intégrés dans les organisations panafricaines et internationales. Cette « fuite des cerveaux » coûte très cher aux États africains.

La recherche universitaire et appliquée

La recherche universitaire et appliquée est de plus en plus entre les mains des organismes internationaux ou des chercheurs occidentaux, malgré le nombre très important de chercheurs africains. Cette situation peut sembler normale dans les très coûteuses sciences exactes et biologiques, mais il n'en est pas de même dans des domaines tels que l'agronomie, la médecine ou la technologie, dont l'utilité est immédiate.

Cette dégradation des conditions d'apprentissage, de transmission et de production des savoirs fondamentaux et appliqués risque de remettre en cause, à terme, le principe même de l'autonomie intellectuelle et culturelle du continent. Pourtant, c'est à la suite d'une prise de conscience de l'extrême gravité d'une situation de ce genre que les mouvements anti-apartheid noirs ont mis fin à leurs boycotts scolaires répétés au cours des années 1980 : la non-scolarisation ou la déscolarisation de générations entières est apparue comme bien plus dangereuse qu'une mauvaise scolarisation, partielle et partiale.